Quittons les festivals, pour une fois.

FESTIVAL LUMIÈRE 2026 | Sur le 17 octobre

Quittons les festivals, pour une fois.

Dans une manifestation, on peut facilement se rendre compte de l’importance du formidable chaos organisé. Cette organisation sans chef est un lieu où une façon inhabituelle de vivre ensemble se joue. Un cortège agit comme un arbre et les petits groupes qui se rejoignent sont des racines qui poussent dans tous les sens. Il arrive souvent que de petits groupes indépendants se retrouvent et forment un plus gros cortège. Malgré un itinéraire prédéfini, il y a toujours des personnes qui font des allers-retours aux alentours du groupe.  Il n’est pas rare de voir des manifestants en première ligne informer les syndicalistes vers quelle zone se diriger, donner des conseils de sécurité ou appeler les médics en urgence. Ces “casseurs”, qui sèmeraient le chaos partout où ils passent, sont aussi ceux qui aident un SDF au moindre gazage. Pour reprendre la métaphore, ce qui rend un arbre aussi beau c’est sa forme imparfaite. Si les branches poussent toutes au même endroit, elles poussent de différentes manières. Un arbre, comme une manifestation, est le lieu de singularités à l’unisson.

À l’heure de la surveillance, tout est filmé et partagé. Si tout le monde filme, c’est parce qu'il se sait filmé. Un peu comme un moyen de protection ou une manière de retourner l’arme du surveillant contre lui-même, c’est le protestataire qui filme le pouvoir. En manifestation, les caméras appartenant aux médias traditionnels sont minoritaires, et chacune fait événement.
Un fils envoie à sa mère une charge de CRS, sa sœur partage à son père un gamin déguisé en Spider-Man brandissant une pancarte. Ainsi, le fils informe la mère sur la violence de ces charges, la sœur communique au père l’euphorie de l’adolescent en super-héros. Mais une même vidéo de CRS peut servir de preuve, de propagande ou même d’archive. Elle circule dans des médiums différents (téléphones, réseaux sociaux, police, presse) et change de fonction selon l’endroit où elle atterrit. Filmer apparaît donc comme une façon de refuser d’être gouverné de cette manière et de dire vrai face au pouvoir. Quand de plus en plus d’images sont manipulées ou créées de toutes pièces par des outils technologiques, nous avons aussi une jeune génération qui filme pour dire vrai.
Cependant, nous pouvons nous interroger sur ce que fait ce flux d’images qui ne s’arrête jamais. Il faut d’abord reconnaître sa puissance : des images, impures, mal cadrées, mêlées de colère et d’humour, peuvent faire sortir dans la rue, fabriquer de la preuve et déjouer le récit officiel. Elles n’ont pas besoin du cinéma pour agir. Mais cette même circulation a un revers : repartagée mille fois, une vidéo de charge risque de devenir seulement un cliché devant lequel on s’indigne. Ce que je cherche à savoir, ce n’est pas si ces images sont du cinéma, mais ce qu’on en fait : rester un cliché qui circule ou devenir une situation qu’on prend le temps de penser.

@tomdulaac pour les photos <3

La Sortie de l'usine Lumière à Lyon (1895), admis comme étant le premier film de l’histoire, mettait en scène une foule sortant des dites usines, habillée en vêtements du dimanche. L’usine étant une institution de travail autoritaire, les employés sont soumis aux horaires, leurs corps doivent être dociles et contrôlés, ils sont sous surveillance. Le film de 1895 montre le moment où ces corps se relâchent, où ils peuvent mettre des habits différents, mais en fait sous l’œil et le contrôle d’une caméra. Ce moment de liberté, celui de quitter le travail, est filmé par les patrons eux-mêmes, puisque la caméra est celle des Lumière devant leur propre usine. Le cinéma naît en même temps que cette société disciplinaire, et l’œil de la caméra partage avec celui de l’institution la même logique de visibilité.

Parlons maintenant du 17 octobre à Lyon. Dans les premier et deuxième arrondissements de la ville, des manifestations ont eu lieu regroupant cinquante mille personnes et, de 9h à 23h, toute la presqu'île a été le lieu de tensions entre la police et les manifestants. Des scènes inouïes se sont déroulées durant toute la journée : un canon à eau tire sur la foule pour la faire reculer, des lycéens terrifiés dans la cour d’un immeuble attendent que la police s’en aille, la place Bellecour canalisée une heure avant le début légal de la mobilisation.
La presqu’île quadrillée, la nasse et le canon à eau : techniques de contrôle de la population, la police gère des flux et des corps. Le vocabulaire compte aussi. Parler de « tensions » neutralise la violence et c’est le pouvoir qui raconte sa propre violence légitime. J’ai pu entendre des manifestants faire la comparaison entre ce qu'ils ont vécu et des scènes de films. “Les flics c'est des stormtroopers”, “on est dans James Bond ou quoi”, un commentaire sous une vidéo de charge de la BRAV–M nous dit “Romain Gavras rêve de ce niveau de plan-séquence”. Ces blagues nous montrent bien que le cinéma n’est jamais bien loin du quotidien. Ce que j’entends ici par cinéma, c’est en tant que fournisseur de références qui organise notre perception. Les stormtroopers et James Bond le prouvent : le cliché de cinéma structure notre regard sur ce qu’on vit. On pourrait d’abord y voir la critique du spectacle, la blague suggère que l’état de la situation est déjà perçu comme un spectacle et que la police est vue comme un décor de blockbuster. Mais ensuite il faudrait distinguer la comparaison ironique qui crée de la distance face à la violence du corps policier, de l’identification cinéphile qui consiste à utiliser ses références pour comprendre ce que l’on vit et se demander ce que cela dit de la génération qui l’emploie.

Simultanément aux affrontements se tenait, dans le cadre du festival Lumière, le tournage annuel de la reprise de La Sortie des Usines Lumières. Cette année les invités d’honneur étaient les frères Coen, cinéastes ayant eu à cœur, dans leurs quarante années de carrière, de raconter l’histoire des États-Unis (Le Grand Saut, Miller’s Crossing, O’Brother ou A Serious Man). Sauf que ce jour-là, le cinéma, en tant qu’organisme, était à seulement trois kilomètres de la presqu'île mais bien éloigné du chaos documenté par les gens présents à la manifestation.
Le festival est une institution qui décide qui a le droit d’être filmé, par qui, avec quelle légitimité. Refaire chaque année le même plan, c’est aussi refaire un discours qui se répète et se sacralise petit à petit, ça nous mène à un organisme qui décide par lui-même ce qui serait cinéma ou pas.
Ce qui marque chaque année dans cette reprise du film des frères Lumière, c’est à quel point c’est pauvre. Chaque année un défilé de stars, toujours dans le même dispositif, est observé par une foule aliénée. Chaque année de micros variations pour nous faire croire à la nouveauté du produit. Cette répétition annuelle est sans différence, alors que le cinéma est l’art qui produit de la différence. Pendant que le festival regarde ailleurs, le changement manque encore à l’écran.
Le 17 octobre, le cinéma institutionnel a détourné les yeux de l’Histoire alors que celle-ci est passée à trois kilomètres. On pourrait presque parler de trahison.

Pour conclure, le chaos organisé de la manif et le cinéma institutionnel sont deux manières d’organiser le visible, l’une horizontale, l’autre verticale. En 1895, la caméra filmait des ouvriers disciplinés qui sortaient de l’usine; en 2026, des ouvriers et des lycéens filment eux-mêmes ceux qui les contrôlent. Filmer est un acte de résistance, mais ces images peuvent aussi être récupérées par la police qui les utilise pour identifier des manifestants et construire ses dossiers. Nous devrions regarder là où s'inventent des images, là où il y a de la nouveauté. Et ça passe aussi par descendre dans la rue, discuter avec des gens et réapprendre à observer notre monde. Quittons un petit peu les salles et les festivals.
On peut finir par une question : qu’est-ce qu’un vrai geste de cinéma aujourd’hui ? Un plan, un regard, un lieu, une urgence ? Je n’en sais rien, mais j'irai dans la rue.