Plus Tony Que Soprano

Sur le pilote de LES SOPRANO (1999-2007)

Plus Tony Que Soprano

C’est un lieu commun que de constater le peu de séries aussi géniales que Les Soprano.
Il y a 27 ans, le 10 janvier 1999, sortait le premier épisode de la série qui, de l'aveu général, allait imposer la forme télévisuelle du XXIème siècle.

Commençons par souligner que l'esthétique qui fonde Les Soprano constitue probablement un des exemples les plus riches que la télévision moderne ait eu à offrir. La série fait du quotidien et de l'ordinaire la matière même de son intelligence sensible, tout en lui permettant d'aller vers le cœur. C'est dans le détail de ses scènes fondatrices que cette intelligence prend tout son sens. Rentrons à présent dans ce détail.

La toute première scène de la série voit Tony Soprano patienter dans la salle d’attente de Jennifer Melfi, sa psychiatre. Il observe une statue de femme nue : Champ/contre-champ entre la statue et Tony. Ce dernier a les sourcils froncés, agite sa tête, change de position. Nous, spectateurs au regard naïf , toisons un personnage en mouvement qui observe une figure figée. À partir de là, le modèle filmé n’est plus le centre de l'attention mais c’est son emplacement dans un tout, dans un ensemble, qui nous intéresse. Tony Soprano n'est pas un sujet en tant qu’unique composant : c’est la mise en situation de cet élément au sein du chaînon global qui nous intéresse.
Cette tension entre les causes et leurs répercussions irrigue la série de bout en bout et ce pilote nous expose ce sujet avec clarté. J’en veux pour preuve la scène qui suit: le Dr Melfi fait entrer Tony dans son cabinet et lui propose de s'asseoir, Tony ne bouge pas, la regarde, et sans un mot lui désigne les deux sièges. Celui de gauche, celui de droite, lequel va t'il choisir ?  Même si le problème est vite résolu et que celui-ci n'aura duré qu'à peine deux secondes, il aura tout de même existé. Et c’est cette hésitation qui persistera entre les deux personnages tout le long de ce dialogue.
Siège de gauche ? Siège de droite ? Si l'on en choisit un, l’autre n’existe plus. En tout cas, le fait d’en choisir un crée un état, un élan. Pendant une fraction de seconde, le siège de droite a existé comme possibilité réelle. Le fantasme d'un Tony assis sur le siège de droite est tout aussi analytiquement fertile que l’expression de cette réalité où Tony a choisi le fauteuil de gauche. J’aime à penser que si l’embranchement opposé avait eu lieu, les six saisons de la série auraient été différentes, car ce n'est pas Tony seul, ni Melfi seule, qui importent, mais la position de chacun au sein de l'ensemble qu'ils forment. S'asseoir à droite plutôt qu'à gauche, c'est inverser cet arrangement, redistribuer les rapports visuels de pouvoir et d'observation qui traversent toute la série.

Dans ce même épisode, Tony, en peignoir, épie une famille de canards dans sa piscine. Il est lui-même observé par sa femme Carmela, sa fille Meadow, son fils Anthony Jr et une amie de Meadow, Hunter. Encore ici, l'étudié regarde. Revenons sur les canards : évidemment qu’il y a mise en abyme, dédoublement de sujet, sauf que le besoin d’illusion n’a heureusement pas lieu. La métaphore n’étant pas appuyée, la volonté de substituer Tony aux canards n’existe pas dans le cadre, et le déplacement de sujet n’a pas lieu. Tony, au sein de son écosystème, demeure le noyau de la scène ; sa fonction de modèle s'en trouve purifiée par l'existence même de ces canards.
Or, dans la dernière scène de l’épisode, les canards ont disparu. Finir sur une disparition plutôt que sur une accumulation, dans le calme plutôt que sur un retournement de situation, ne s'était jamais fait avant Les Soprano.
Cette piscine apparaît alors comme la mise en forme d’une conséquence vivante.
Cette scène annonce le reste à venir de cette série, et plus largement du petit écran pour les vingt-sept années à venir.