Cédric Jimenez ne voit pas les Pokémons
Ou comment les réactionnaires se confortent dans l’anticipation
Ou comment les réactionnaires se confortent dans l’anticipation
Rien d’étonnant à ce que cette critique s’illustre sur notre Instagram par le morceau Pokémon de TH. Tout part de là.
Pendant une balade en centre-ville, vient dans mon casque ce morceau. La marche et le son me mettent dans un rythme qui me fait imaginer une scène de cinéma où l'on entendrait du début à la fin cette musique avec un garçon et ses amis. Ces rêveries font leur chemin jusqu'à me faire penser à Chien 51, ce film pourtant oh combien oubliable. J'y pense sûrement parce que les paroles peuvent faire écho à la relation entre Salia et Zem, respectivement les personnages joués par Adèle Exarchopoulos et Gilles Lellouche. Les références à la plage, la coupe à Tokyo et la thématique générale des nouvelles techs propre à TH. Je ne fais d'ailleurs à ce moment-là aucun lien conscient avec son fameux chien robot.
Je pense surtout à ce film par rapport au moment où mon malaise a culminé au visionnage. Je veux parler de la séquence de karaoké. Séquence qui me semble pleine d'emphase et tout à fait forcée car bêtement anachronique.

Pleine d'emphase au sens d’une scène faite comme d’un geste exagéré. Pas d’un geste inutile car l’inutile me plaît. Mais d’un geste qui exagère la réalité et qui du même coup la manque. Les techniciens du scénario objecteraient que tout ça c'est super c'est une catharsis, c'est logique, ça fait sens dans l'évolution psychologique des personnages . . . En fait c’est surtout un cliché.
Ça n’intéresse pas Jimenez de concevoir une séquence sur ce à quoi ça pourrait vraiment ressembler un karaoké entre ces deux personnages. Il ne s’intéresse pas non plus à inventer un karaoké dans un futur proche mis à part en plongeant ses protagonistes dans un décor techno-stylisé qu'on a vu 400 fois. Il n'essaie pas de faire quelque chose de son cliché, il nous le livre à plat. Il y a des metteurs en scène et des artistes qui ont travaillé à intégrer des clichés dans leurs inventions formelles en les tordant et en les déconstruisant notamment en les opposant à des idées plus riches.
J’estime que TH, pourtant pas cinéaste, aurait des leçons formelles à donner à Cédric Jimenez. Car la discographie et la langue de TH sont remplies de clichés, disons pour l’instant qu’il jongle avec. Prenons son morceau Interstellar tiré de son GRÜNT qui s’ouvre sur un cliché :
"Le capitalisme pousse à la consommation / BlackRock, Vanguard se mangent entre eux"
Un cliché assez bas du front tellement tout le monde sait que le capitalisme pousse à la consommation et que les fonds d’investissements sont en effet en compétition hardcore.
Il enchaîne un peu après avec :
"Les UFO s'font flasher par les satellites / La race humaine bientôt aspirée dans un trou noir"

Comment ça les UFO se font flasher par les satellites et on va se faire aspirer par un trou noir ? Ces deux phrases sont assez folles et montent en abstraction rapidement. Pourtant il les délivre de la même façon que les clichés précédents. Dans les mêmes 10 secondes d’un morceau, TH plaque une vérité assez plate et incontestable contre une proposition surréaliste qu’il traite du même ton. Cet effet de style, en plus de son aspect ludique, a le mérite de déployer de l’imaginaire, avec beaucoup moins de moyens que la séquence qui nous intéresse. Cela déploie de l’imaginaire parce que les interprétations peuvent être multiples. On peut y voir du complotisme satirisé, ressentir le plaisir pur du surréalisme et de l’absurde ou un fatalisme face au capitalisme si on simplifie à voir le trou noir comme analogie du capitalisme sans limite. Ces quatre phrases peuvent ouvrir autant de perspectives qu'il y a d'auditeurs.
C’est d'ailleurs un tour de force car ça déjoue les demandes dont le rap est l’objet de harcèlement, à savoir d’être conscient “Monsieur Rap soyez conscient et tenez-vous bien. Vous qui déployez du verbe ayez l’amabilité qu’il ait du sens.” Lorsque TH balance une phrase au premier degré de la conscience, c’est toujours pour la mettre en perspective face à une phrase presque dénuée de sens. On pourrait dire qu’il réussit une mise en tension ludique voire passionnante de la conscience et l’inconscience - une abolition de hiérarchie entre ce qui fait sens ou non. La gratuité de la phrase, la sonorité ou le plaisir d’accoler une phrase sensée et une phrase absurde prévalent. J’espère depuis ma découverte de TH que Monsieur Rap se fasse aspirer par le trou noir de l’inconscience.
La bande-son parfaite pour un Chien 51 réussi serait peut-être les sons de TH et son paysage lexical. La scène de karaoké avec Pokémon aurait permis le cinéma. Déjà car ça aurait permis de filmer la scène dans un régime d’image différent. Ça aurait permis un jamais vu par un rythme inattendu. Ça aurait permis du cinéma non pas pour littéraliser par les paroles des éléments du film, ce qui est le cas avec la vraie musique du film “What’s Up ?” qui nous crie littéralement what’s going on, qu’est ce qu’il se passe entre Salia et Zem. Mais plutôt accentuer le trouble vis à vis de la relation platonique entre Zem et Salia. Elle aurait évité le cliché de la séquence finale où Salia se retrouve à aller sans Zem à la plage puisqu’il meurt en emportant la promesse de l'emmener lui faire découvrir la mer. Les paroles de TH auraient pris en charge quelque chose que l’on n’aurait plus besoin de communiquer littéralement à l’image. On aurait évité le cliché du karaoké galvanisant où les personnages crient leur souffrance d'habitude silencieuse. On aurait évité le cliché qui ne vise qu’à exposer littéralement qu’ils ont besoin d’extérioriser tout ce qu’ils encaissent depuis des années. On aurait évité tous ces clichés américains.
J’ai écrit anachronique non pas dans des termes de vraisemblance mais parce que la scène n'est ancrée dans aucune réalité extérieure à la réalité étriquée de Cédric Jimenez. Ni dans la réalité qu'appelle un film d'anticipation, ni même celle de ses personnages. Admettons que l'histoire se déroule dans un futur proche qui pourrait être environ 2060. Jimenez a fait le choix de les faire chanter What's Up de 4 Non Blondes, tube du début des années 90. Quand bien même ce tube a quelque peu dépassé les années 90 et est connu de tous aujourd'hui, avec Zem né en 2010-2020 délinquant de banlieue, on a peu à parier qu'il soit autant attaché à ce morceau. Ce n’est pas tant un souci de cohérence plutôt qu'un souci esthétique c’est à dire éthique. Car face à la projection j'ai simplement l'impression d'assister aux soirées que j’imagine passer toute cette équipe ciné qui ne font des films qu'entre eux. Je les imagine se dire "Allez on se fait un kif on balance What's up" ça leur ressemble tellement.
Le couplage Jimenez-Lellouche projette ses références générationnelles. J'assiste à un entre soi. Un entre soi qui de fait ne regarde que lui-même, ne regarde pas le monde qui l’entoure aujourd’hui et est encore moins apte à avoir un regard anticipatif sur ce qui gronde autour de cette Terre et qui ne voit pas les Pokémon. Qui ne veut pas voir les Pokémons.
Ce que je veux dire à travers cette formule c’est que le monde digitalisé et algo-rythmé est déjà là. Les Pokémon, ces petits êtres digitaux aliénés, sont déjà là.
Un artiste de sensibilité progressiste n’accepte pas en tant que citoyen que les hommes soient aliénés par les nouvelles technologies et que le monde soit réduit à un libre marché digital de Pokémons. En tant qu’artiste il aura cependant pour mission de les regarder, du point de vue qu’il souhaite, mais de les regarder. Ce qui définit Cédric Jimenez comme un cinéaste réactionnaire, comme il est souvent dit à son propos, c’est notamment ici son passage par l’anticipation pour conjurer ce qu’il n’accepte pas de notre monde et ce qu’il ne veut pas regarder.
Les réflexes réactionnaires peuvent se loger aisément dans l'anticipation car elle peut permettre à des artistes de cette tendance politique de ne pas regarder le réel. L'anticipation dystopique se targuant de livrer des vérités sur nos sociétés en trace souvent des traits grossiers. La réalité subtile et complexe des fractionnements économiques dans le tissu social est ici découpée grossièrement par des zones séparant physiquement les riches des pauvres et permet de ne rien regarder. De ne pas regarder les Pokémons qui nous entourent.