Raconter les faits — comment ne rien montrer.
Cannes 2026 / L'abandon - Vincent Garenq (2026)
Un soir de légère insomnie m'a conduit à regarder par hasard une interview de Vincent Garenq sur BRUT, où il faisait la promotion de L'Abandon, son film sur l'assassinat de Samuel Paty. Je connaissais Garenq de loin, sans avoir jamais vu un de ses films. Je me rappelais la sortie de sa série Le Mensonge, sur un père médecin accusé à tort d'agression sexuelle. Ou encore du tout aussi emphatique Comme les autres, sur deux hommes homosexuels. Dans les titres déjà, et dans ce qu'ils promettent de leur contenu, on pouvait déceler un certain goût pour la panique morale et l'ordre républicain : des sujets choisis pour leur charge émotionnelle — l'accusation injuste, l'homosexualité — traités avec la sobriété rassurante de celui qui sait où est le bien.
Ma méfiance s'était accentuée lorsque, dans cette même interview, il avouait avoir utilisé un tableau Excel comme base pour son scénario. Cette conception d'un film comme assemblage d'éléments binaires et contrôlés est aux antipodes de la mienne.
Animé néanmoins d'une bonne conscience cinéphile, je suis allé voir le film. Séance de vingt-deux heures, UGC Part-Dieu. Nous étions une petite dizaine dans la salle. J'en sors sidéré et abasourdi, ce qui ne semblait visiblement pas être le cas de mes voisins.
Le film s'ouvre sur Samuel Paty, tête baissée et capuché, avançant la mine grave tout en étant la seule figure nette dans une image entièrement floue. La scène s'achève lorsque l'ombre du tueur surgit derrière lui. Cette scène inaugurale ne montre rien — elle occulte méthodiquement tout ce qui entoure le personnage pour placer d'emblée le spectateur sous l'emprise de l'inquiétude. Se voulant défenseur de la liberté d'expression, L'Abandon commence ainsi en floutant et en voilant ce qui existe, comme si la liberté de voir ne valait que pour ce que le film a décidé de laisser voir.
Flashback : le reste du film reconstitue les onze jours ayant mené à cet événement.
Lorsqu'un personnage policier prononce « Nous sommes submergés » en parlant des appels reçus par le collège, quelque chose résonne avec la situation politique française et avec une opinion en voie de devenir majoritaire. En effet, le film déplace volontairement l'islam hors de son cadre, de sorte que dès qu'un musulman entre dans le champ, c'est pour y faire entrer avec lui l'action, la tension et la peur. Il va jusqu'à ne jamais filmer le visage de l'auteur du crime, tout en multipliant les inserts appuyés sur sa barbe — signifiant par là son appartenance à un groupe islamiste, que le film ne caractérise que par une pilosité et un accent.
Ainsi, dans une autre scène, le père de Bachira — l'élève qui a déclenché la rumeur menant à la mort de Paty — entre dans le collège pour parler à la principale. Rien d'anormal en soi. Mais le montage fait monter la tension, l'angoisse s'installe. Un plan sur le visage horrifié de la secrétaire matérialise la peur que l'Arabe — comme langue, comme personne, comme ethnie — pénètre dans un établissement scolaire.
Sous couvert de bienséance républicaine, le film n'est que l'aboutissement d'un racisme institutionnel.
Je soupçonnais des divergences esthétiques avec Garenq, mais le niveau de radicalité de mon adversaire m'a saisi : L'Abandon est un film dans lequel chaque présence musulmane dans le cadre devient, sans distinction, une menace.
Or le film ne questionne pas l'avènement du crime, qui est pourtant son sujet déclaré. Il tient à l'écart de son propre récit tout personnage ayant de près ou de loin un lien avec l'islamisme. Le film condamne d'abord une collégienne de quatrième avec l'autorité d'un verdict — sans défense, sans nuance, sans regard. Puis, dans sa dernière partie, il exhibe ce qu'il attendait depuis le début : le fantasme d'enfermer, de neutraliser toute une partie de la population. Un travelling arrière accompagne la mise en cellule du père de Bachira et de l'imam — trois policiers chacun, comme si le rapport de force allait de soi, comme si la seule réponse possible au crime était la mise à l'écart collective. La banlieue n'y existe que comme territoire de gangrène et de délitement linguistique.

Le film est en effet fantasmatique sur une réalité qu'il construit lui-même. C'est pourquoi il prend le spectateur à partie dès son carton d'introduction, lui garantissant que ce qu'il va voir pendant une heure quarante, ce sont les faits, rien que les faits. Cela est peut-être vrai de la narration écrite ; mais l'image, elle, n'est jamais innocente — et tout choix de mise en scène est un choix de sens. D'autant plus que le film prémâche l'émotion : il signale quand pleurer par sa musique, son rythme, ses gros plans sur la douleur — autant de béquilles qui dispensent le spectateur de penser ce qu'il ressent. Il produit de l'adhésion, pas de la compréhension. Garenq n'aurait-il donc aucune conscience de l'outil-caméra ?
La question n'est pas rhétorique. Le film est tiré du livre Les Derniers Jours de Samuel Paty de Stéphane Simon, également producteur du film. Simon est le financeur majoritaire des médias Factuel et Néo — engagés à droite, voire à l'extrême droite — et patron d'Open Media Factory, société ayant travaillé pour la campagne présidentielle de Marine Le Pen en 2022. Dès lors, l'objectivité des faits est une posture comme une autre — et toute sélection de faits trahit celui qui l'opère.
Diffuser le film à Cannes n'est d'ailleurs pas innocent : avant même sa sortie en salle, il est validé par les médias, les professionnels du secteur, et un public ravi d'avoir mis un pied dans un circuit fermé. On a ici un objet culturel que l'institution valide, et qui valide l'institution en retour — une circularité qui interdit toute résistance critique. Ce film se rêve futur produit du patrimoine, impossible à critiquer sans paraître irrespectueux envers les victimes.
Une standing ovation à Cannes lors de sa première le 13 mai, une couverture médiatique intense et 195 000 entrées en première semaine — le phénomène social est là. Les citadins en parlent en terrasse, BRUT s'empresse d'interviewer Garenq et Antoine Reinartz. Tout comme n'importe quel Marvel.
Un film qui ne rencontre aucune résistance, qui s'impose unanimement et immédiatement, doit donc être regardé avec méfiance. L'Abandon est un film qui rassure, qui n'est que fonctionnel. Il montre exactement ce que le spectateur est venu voir, lui dit ce qu'il voulait entendre, dans les formes que ce même public reconnaît. Chacun est ému là où il voulait l'être — et donc là où il l'était déjà. Si les spectateurs sont en terrain connu et confortable, ils ne questionnent jamais ce qu'ils voient. Ça tombe bien : le film non plus, c'est même dans son intérêt.
Pour simplifier son sujet et y faire passer une idéologie nauséabonde, le film substitue une explication morale — les forces du bien contre les forces du mal — à une explication politique : un corps enseignant abandonné, des conflits identitaires exhibés sans être compris. En construisant ce cadre uniquement par l'émotion, sans jamais le problématiser, le film participe à la transformation de la laïcité en instrument de démarcation identitaire plutôt qu'en principe d'émancipation. Un film qui fait de la République une icône sacrée plutôt qu'une institution humaine faillible n'est qu'un symptôme d'autosuffisance conservatrice, chic et bourgeoise. Un film qui reçoit le patronage de l'État avant même sa sortie n'est plus tout à fait un film : c'est un service public de l'émotion. Et un service public de l'émotion ne regardera jamais ce que l'État a fait, ou n'a pas fait.
C'est pourquoi l'abandon a bel et bien eu lieu : celui d'un cinéma capable de déplacer le regard plutôt que de le confirmer, d'arriver en retard sur l'émotion pour mieux la comprendre, de risquer le malentendu plutôt que de chercher l'adhésion.
À la fin de ma projection, une dame assise à ma droite a dit à son mari qu'elle avait eu peur. Cette dame sera d'autant plus encline à se tourner vers la répression, vers la haine du musulman, vers la protection de son confort de spectatrice dans un UGC.
Vincent Garenq et ses amis ont réussi leur entreprise : faire d'un film un consensus, d'un consensus une vérité, et d'une vérité un outil — dès septembre, il sera diffusé à tous les collégiens des Bouches-du-Rhône, à qui l'on ordonnera, avant l'histoire, avant la complexité, de reconnaître un ennemi.

Sources
- Brut · Interview de Vincent Garenq
- Libération · « Factuel, nouveau média de la galaxie Stéphane Simon »
- Libération · « Stéphane Simon, business souverain »
- Allocine · Box-office France, semaine du 13 au 19 mai 2026
- La Provence · « L'Abandon, le film sur l'assassinat de Samuel Paty, projeté aux collégiens des Bouches-du-Rhône »