Mes amitiés à Steven
Cannes 2026
Tu ne me connais pas et à vrai dire je ne te connais pas non plus.
Je connais tes productions. Presque toutes. Il me reste à voir certains de tes petits films comme Bubble, Unsane ou Schizopolis. Je les garde précieusement, de côté, car je sais l'inspiration qu'ils m'offriront le moment venu. Le reste je l'ai vu, revu voire re-et-re-vu.
Je connais ce que l'on raconte, surtout ce que je me raconte à ton propos car tu viens souvent à mes pensées. Quand je dois placer des personnes devant une caméra, parfois, je les laisse se placer dans l'espace et c'est plutôt à moi de me déplacer. Quand je veux m'habiller comme il convient pour un braquage, j'oublie la cagoule et le noir. Quand je sens que le cinéma est pris par trop de solennité, je me rappelle combien il doit d'abord être aussi rafraîchissant qu'une fête. Pour chacun de ces instants tu es quelque part avec moi.
Tout de suite, je découvre une nouvelle forme de ta présence en t'écrivant.
Je t'écris depuis le 19 mai 2026 de mes 25 ans. J'en veux pour preuve le cri des martinets s'infiltrant par l'une des fenêtres de ma chambre qui ne peut, ni s'ouvrir ni se fermer complètement et cela va pour me ravir. Cette chambre dans laquelle il y a ce poster de Sex, Lies, and Videotape qui veille mes mots autant que les martinets les rythment. Ces martinets que tu as toi aussi dû entendre le 19 mai 1989 de tes 26 ans à Cannes pour ce même film : Sex, Lies, and Videotape. C'est ton premier long-métrage, écrit en 8 jours après une rupture, tu as 26 ans et c'est une Palme d'Or. Vous êtes toi et Louis Malle, à 23 ans en 1955, les deux plus jeunes lauréats d'une Palme d'Or. L'histoire est connue et tu la connais, je te l'écris car elle me fait lever haut la tête et qu'elle n'est pas anodine. Dans cette histoire, il se passe plus qu'un simple haut fait artistique, plus que le prestige de la récompense et quelque chose au-delà du coup de chance. Tu as touché avec ce film ce qu'il fallait toucher à ce moment-là et tu as saisi quelque chose que tu n'auras de cesse de saisir dans ta carrière.
Ce moment-là, Cannes '89, agit comme une chambre d'enregistrement d'une période charnière du cinéma et ton film en est le marqueur pivot. On peut remercier Wim Wenders, président du jury, d'avoir senti pour des raisons qui lui appartiennent que c'était toi, tout jeune réalisateur indé, qu'il fallait consacrer. Bien que tu aies tourné Sex, Lies en pellicule, la vidéo est déjà l'un de ses sujets.
C'est d'ailleurs le mot qui conclut le titre ..and Videotape. Et quel titre. En français Sexe, Mensonges et Vidéo, à première vue tout simple. Puisque ton film est structuré autour de ces trois sujets il restitue fidèlement son contenu. Il restitue tout aussi fidèlement son caractère historiquement pivot.
Il commence par des sujets aussi connus qu'éternellement questionnés : Sex, Lies, qui ont jalonné le cinéma, l'histoire, les récits et les arts. Ils sont tous deux ponctués par une virgule qui les lie et les isole à la fois. Enfin tu laisses place à , and Videotape. Tu ajoutes la vidéo, nouvelle technologie de captation, elle aussi derrière sa virgule, la définissant comme un sujet à part entière. Le Videotape a tout de même quelque chose en plus que le Sex et les Lies, tu l'as fait précéder d'un and qui lui donne du mouvement. Tu as senti qu'il y avait quelque chose qui se mettait en mouvement dans ta discipline et tu t'es tout de suite fondu dedans.
Tu fais effraction à Cannes, la vidéo fait effraction dans ce titre, dans nos vies, nos sexualités et nos mensonges.
Ton effraction a été le fer de lance d'un cinéma indépendant américain des années '90. Pourtant, ça n'a pas été évident pour tout le monde de se joindre à cette nouvelle épopée numérique. Tes cousins Quentin et Paul-Thomas ont raté le coche. Obsédés par la pellicule, les grands 70mm ou VistaVision, du contemporain ils n'en ont que peu restitué. Mais avec toi, te comportant comme si tu suivais la première loi Mentat de Dune ...
On ne peut comprendre un processus en l’interrompant. La compréhension doit rejoindre le cheminement du processus et cheminer avec lui
... tu parviens à nous faire mieux voir le monde globalisé que l'on habite. C'est ton humilité face à cette nouvelle ère technologique qui te permet d'observer les choses avec un point de vue singulier. Point de vue acéré par les outils que notre monde produit ici et maintenant. Tu as compris que les nouvelles caméras et leurs capteurs étaient les mieux à même de capturer sensiblement les lumières de la financiarisation mondialisée.
Mon préféré, The Girlfriend Experience, ouvre une période de ta carrière axée sur les mécaniques internes au capitalisme et il en est déjà le sommet esthétique. Étudier les effets de la crise des subprimes de 2007 à travers les méandres personnels d'une escort-girl de luxe : je ne me remets pas de cette idée. Évidemment, tu n'étudies pas la question dix ans après avec l'aisance du recul, le tournage a lieu à New York en 2008.
Récemment, j'ai glané quelques nouvelles à ton propos. J'ai appris que tu sors un film le 10 juin en France : The Christophers.
Le film aborde visiblement le faux, la copie et l'authenticité artistique. Je découvre dans le même temps une polémique à ton sujet sur l'utilisation de l'intelligence artificielle dans un film que tu viens de présenter à Cannes. Un documentaire cette fois-ci : John Lennon : The Last Interview. Tu as travaillé ici à partir des archives de la dernière interview radiophonique de John Lennon, avec Yoko Ono, le jour même de son assassinat. On dit que le film est composé à 10% de plans entièrement faits par IA dans un style surréaliste et l'on te reproche un contrat avec Meta pour leurs technologies. Pourtant, en avril, la présidente du Festival de Cannes a déclaré "Nous refusons que l'IA dicte sa loi au cinéma". S'agit-il de ta nouvelle effraction ? Moins fracassante que ta première il y a 37 ans, c'est normal, mais réfléchie.
Tu prends le vent polémique avec calme et tu saisis le sujet de l'IA de façon juste et sereine. Dans un entretien, tu réponds :
"Comme il devient possible pour tout un chacun de créer quelque chose avec une certaine perfection technique, alors l'imperfection ressort valorisée et plus intéressante".
Vision optimiste de l'inondation des psychés par l'IA. C'est un pari que je suis prêt à tenir avec toi. Après le désert des images génératives - le fleurissement de l'imparfait, de l'artisanal, du temps long.
Alors voilà, notre amitié perdure et je te la réaffirme. Je te souhaite du bon temps à Cannes, j'espère qu'il y a autant de martinets que dans mes rues. J'ai hâte de te retrouver en salles.
Eliot.
P.S. Comment va Cliff ?